Tout Juif qui se respecte, religieux ou séculier, ne peut plus garder le silence, voir pire, soutenir le régime sioniste, et ses crimes de génocide perpétrés contre le peuple palestinien...La secte sioniste est à l’opposé du Judaïsme. .................... Mensonge, désinformation, agression, violence et désobéissance de la loi internationale sont aujourd’hui les principales caractéristiques du sionisme israélien en Palestine.
1967 marque un double tournant. C’est d’abord le moment où les sionistes-religieux vont non seulement sortir de la marge où on les avait laissés, mais devenir, rapidement, l’avant-garde du mouvement sioniste et le fer de lance de la colonisation. Dès juillet 1967, l’idéologie du rabbin Kook que j’ai évoquée tout à l’heure, qui voit dans le sionisme le début de l’ère messianique, s’affirme : voilà que nous libérons nos Lieux saints, nous réoccupons le Mont du Temple et le Mur des Lamentations, là où le Temple va être reconstruit, Jérusalem est unifiée, Eretz Israël est enfin réunifiée. Ce discours va faire des ravages dans le monde religieux mais aussi dans le monde non religieux. C’est lui qui est porteur de ce messianisme conquérant et de cette velléité de conquête imbibée de messianisme laïc (ou plutôt non religieux).
Il faut essayer de se remémorer cette période et les sentiments forts qui animaient la société israélienne, ainsi, d’ailleurs, qu’une partie des communautés juives à travers le monde. Mai-juin 1967, c’est la dernière fois que les Israéliens ont vraiment eu peur, pas semblant comme aujourd’hui, mais vraiment peur, car on n’évaluait pas encore le véritable rapport de forces, et on croyait véritablement que l’on risquait d’être jeté à la mer. J’imagine que les généraux et les politiques ne tombaient pas dans le piège, mais le peuple, le public, certainement. Je pense que même Lévy Eskhol, le Premier ministre de l’époque, partageait cette angoisse ; on dit qu’il pleurait souvent parce que c’était un juif de la diaspora et non un vrai Israélien, contrairement à Moshe Dayan et compagnie qui eux savaient très bien ce que serait cette guerre. Toujours est-il que le soulagement provoqué par la victoire éclair de juin 1967 avait quelque chose de mystique : alors qu’on était sûr d’être massacré, jeté à la mer, voilà qu’en six jours on a conquis la moitié du Moyen-Orient, écrasé l’Égypte, occupé le Sinaï et pris le contrôle de l’ensemble d’Eretz Israël ; trois États arabes écrasés, écrabouillés, c’était proprement miraculeux et on l’a effectivement vécu comme un miracle.
Jeannine Lazar, une juive de gauche d’origine française et imbibée du rationalisme cartésien, expliquait un jour à une délégation de pèlerins français venue à Jérusalem qu’elle a vécu à cette époque une espèce d’éclipse mystique et je crois que ce qu’elle dit est très juste.
En juin 1967, une partie importante du monde religieux se nationalise et devient légitime aux yeux du monde laïc (non religieux), digne enfin de faire partie de la collectivité nationale. Si vous regardez les posters de la guerre de 1967, on voit pour la première fois beaucoup de paras avec la calotte, alors qu’en fait il n’y en avait pas tellement, mais on les met en valeur et leur discours porte dans toute la société. Le retour aux Lieux saints, le retour au Mur des Lamentations, fait vibrer tout le monde, ou presque ; il faut voir ces mécréants du Mapam, mettant une serviette sur la tête parce qu’ils n’ont pas de calotte, en train de prier au Mur des Lamentations avec leur mitraillette pendant à leur côté. Il y a évidement quelque chose d’obscène dans cette communion dans un nationalisme conquérant imbibé de promesse divine, et dans cette symbiose entre une idéologie religieuse et un projet national. Dès 1968, les dirigeants non religieux, c’est-à-dire les travaillistes qui sont encore au pouvoir pour dix ans, parlent des religieux comme « des nouveaux pionniers », alors que hier encore ils étaient des marginaux. Et en effet ce sont les religieux, armés du fusil et des livres du Rabbin Kook qui, les premiers, colonisent la Cisjordanie, laissant aux militants du Hashomer Hatsair et autres mouvements « sionistes de gauche » la tâche de coloniser les zones frontalières, le Golan et la vallée du Jourdain.
La colonisation idéologique, qui avait perdu un peu de son souffle, est reprise avec un dynamisme sans précédent par le parti national religieux armé de la philosophie du rabbin Kook qui jusque-là était restée une philosophie complètement marginale, voire hérétique, aux yeux de beaucoup de religieux : pour les disciples d’Abraham Isaac Hacohen Kook, le sionisme est un mouvement quasi-religieux, un phénomène à dimension théologique ; on intègre le sionisme dans la religion et la religion dans le sionisme.
Cette synthèse qui se dessine dès l’automne 1967, ouvre un processus de démarginalisation des religieux. Ils deviennent beaucoup plus légitimes, non seulement comme parti avec qui on fait une alliance politique comme ça avait été le cas avec le Mizrahi, mais comme courant de pensée. De la marge à la légitimité et, plus tard, de légitimité non pas à l’hégémonie, ce serait très exagéré, mais à une place centrale dans le discours et la politique hégémoniques [17]. L’exemple caricatural de cette évolution, c’est, beaucoup plus tard, Ehoud Barak. Ehoud Barak, c’est connu, vénérait les colons religieux d’extrême droite. La première chose qu’il fit après avoir été élu en 1999, c’est d’aller à Ofra, coeur de la colonisation ultra-messianiste, des fadas mystiques, élèves du rabbin Kook deuxième génération de colons, et les appelle « mes frères chéris », non pas par démagogie, mais du fond du coeur. Contrairement à son mépris non caché envers son propre électorat, Ehoud Barak aime l’extrême droite religieuse qui lui rappelle ce que fût la génération de ses parents, ceux qui colonisent avec dans une main la pioche, enfin un tracteur, et dans l’autre une mitraillette Uzi, qui n’est d’ailleurs plus un Uzi mais un M16 américain ; il s’identifie à eux et dit en fait : « C’est ça que je voudrais que mes enfants soient, comme moi j’ai été, comme mon père a été. Mais qui sont mes enfants, qui sont mes électeurs ? Ces mous ? Ces couilles molles qui vous parlent de vivre normalement, des gens qui ne veulent plus la guerre, qui n’ont plus l’énergie de faire la guerre ? » La jeunesse travailliste sombre dans l’hédonisme (c’est le mot utilisé), dans une volonté de vivre normalement, dans la normalité, mais alors quid du projet de l’État juif, où en est notre rêve ? Il ne reste alors plus qu’à prendre en route le train messianique dont la locomotive est par définition religieuse.
Ehoud Barak, on ne l’a pas suffisamment écrit dans ses biographies, a un rapport à la religion qui est exactement le contraire de celui de Yitshak Rabin. Yitshak Rabin, c’est la génération précédente, laïque, ou plutôt antireligieuse, qui méprise les religieux ; c’est pourquoi il méprisait les colons qui le lui ont fait payer cher, très cher, précisément parce qu’il ne cachait pas son mépris vis-à-vis de ce discours mystique, messianique. Ehoud Barak c’est autre chose : c’est la victoire finale (pour les prochaines décennies) de la nouvelle synthèse entre le sionisme non religieux et le messianisme conquérant, le parachèvement d’un double tournant qui légitime la religion et les religieux dans le collectif sioniste dominant et son discours politique et idéologique, et intègre le nationalisme sioniste dans le discours religieux dominant.
À partir des années 1980, nous avons une deuxième étape dans ce changement du rapport entre religion et État. Ça ne commence pas par une question de religion, mais par une question de périphérie en général. Je disais que les religieux étaient dans la périphérie d’Israël. Ils étaient un peu perçus comme ces immigrants qui viennent de la campagne à la ville et qui, pour la première génération en tout cas, ne sont pas vraiment des citadins. Ils sont dans une espèce de phase préparatoire. La relation de l’État d’Israël aux immigrants venus des pays arabes et aux immigrants qui sont restés religieux est celle de candidats postulants à l’israélité, dans une situation de transition. On leur dit en substance : d’ici une génération ou deux, vous serez des vrais Israéliens, vous jetterez votre calotte, vous aurez le teint un peu foncé et moins pâle, vous perdrez vos lunettes, si possible vous deviendrez un peu plus blond et les yeux un peu plus bleus. Ça, c’est le rêve. Et ce n’est pas pour vous faire rire que je dis ça : il suffit de regarder les posters des années cinquante et soixante. Le « bel Israélien » n’a évidement jamais de calotte, ce qui aujourd’hui est complètement différent ; les jeunes filles ont en général des shorts très courts ; ils sont, l’un et l’autre, blonds ou alors un espèce de châtain qui a déteint au soleil et ont toujours des yeux bleus. Il y a eu, en 1998 une exposition des posters des années cinquante et soixante, et en les regardant on se demande parfois si ce sont des posters soviétiques car il y a beaucoup du style soviétique, voire même s’il s’agit de posters nazis. Il y a une longue introduction par un des grands spécialistes de l’art graphique en Israël sur cette ambiguïté du poster israélien des années cinquante et soixante.
Donc les religieux, mais pas seulement les religieux, les juifs de culture arabe, tous ceux qui ne sont pas occidentaux, laïcs, non religieux, blonds aux yeux bleus, etc., sont la marge. On l’a appelé « l’autre Israël », ou, plus récemment la périphérie, la marge [18]. Contrairement aux attentes des pères fondateurs, cette marge ne s’est pas assimilée, ne s’est pas intégrée. Dans les années quatre-vingts la marge est plus marge que jamais et le fossé entre la périphérie et le centre est plus profond que trente ans auparavant, sans doute parce que la marge ne croit plus à l’assimilation, à l’intégration. Ça, c’est la grande différence.
Si le centre n’a pas su intégrer la périphérie, c’est parce qu’il n’était pas laïc - cette fois dans le sens français du terme - parce qu’il y avait une conception de l’État et de la société qui voit chaque communauté à part. Il fallait une philosophie laïque et celle-ci est évidement incompatible avec l’idée d’État juif. Lorsqu’il n’y a pas d’intégration, il n’y a pas d’assimilation. On a une périphérie qui continue à exister mais qui devient numériquement majoritaire et qui cesse progressivement d’avoir des complexes. La première génération des juifs irakiens, des juifs tunisiens, des juifs yéménites ou des juifs religieux aurait bien voulu être des vrais Israéliens ; elle acceptait le modèle hégémonique, admirait les Israéliens, les Moshe Dayan, les Yitshak Rabin. Elle rêvait d’être comme ces posters du bel Israélien ; elle vivait avec un immense complexe d’infériorité. Après une génération ou deux générations, ce n’est plus du tout comme ça, et le discours change du tout au tout : la nouvelle revendication des juifs de culture arabe et des juifs religieux est d’être perçus comme appartenant à part entière au collectif juif dominant : « J’ai moi aussi fait mon service militaire, même si c’est vrai que j’ai été cuistot et que lui a été para, j’ai payé mes impôts comme tout le monde, j’ai trinqué comme tout le monde, j’ai eu des morts comme tout le monde dans les attentats ou dans les guerres, etc., alors pourquoi vais-je continuer à être perçu et considéré comme pas tout à fait Israélien ? Je veux aussi être au centre, je veux l’égalité. » On est à la fin des années soixante-dix et les années quatre-vingts, dans un Israël qui se libéralise, se libéralise dans les deux sens, qui devient un pays plus libéral, plus individualiste, plus individuel, où faire une carrière ou dire « je » deviennent de plus en plus légitimes ; c’est un pays qui se détotalitarise, ou émerge le « je », le « nous » sectoriel et la revendication d’égalité, tout ce qui ne pouvait pas s’affirmer dans un État où il n’y avait qu’un modèle légitime, ceux qui en faisaient partie et ceux qui en étaient exclus.
Cette revendication égalitaire, des juifs arabes et des religieux s’exprime à travers la montée fulgurante du mouvement Shass. Ce mouvement, qui est à la fois l’expression des religieux et l’expression des juifs arabes, exprime mieux que tout autre cette volonté de démarginalisation : « Pourquoi est-ce qu’on va être des citoyens de deuxième classe ou de troisième classe, quelque part entre le vrai Israélien et l’Arabe ? On est des juifs et on veut l’égalité, on n’est pas des Arabes ! » (Ça c’est un problème, et on le traitera plus loin.) Il y a un combat pour l’égalité qui s’exprime d’abord par une place de plus en plus importante dans les centres de décision politique (les partis religieux se renforcent au Parlement et dans les administrations), et ensuite par le renforcement de la légitimité de ces partis religieux dans le centre hégémonique [19]. C’est ainsi que le Shass et le parti national religieux deviennent des partis indépendants et plus simplement des satellites du parti travailliste, ce qui va d’ailleurs hâter la chute du parti travailliste.
Les partis religieux deviennent ainsi une des composantes de l’hégémonie politique, de la classe politique au pouvoir, je dis de la classe politique, pas de la classe dominante dans le sens marxiste, car l’économie, elle, reste aux mains de ceux qui l’ont contrôlée. Les faiseurs d’opinion, les médias, les producteurs de culture et surtout tout le système juridique restent dans leur grande majorité le vieil Israël, le bel Israël, l’Israël occidental, l’Israël laïc. Mais le pouvoir politique change et la place des religieux dans ce pouvoir politique s’affirme, ce qui permet aussi de changer ou plutôt de stopper le processus de laïcisation ou de « déreligionisation » qui traverse la société israélienne.
Je dis stopper, parce que sur ce point les religieux ont tout à fait raison : Israël connaît, au cours des années quatre-vingts, début des années quatre-vingt-dix un processus de normalisation. Israël essaye de devenir ou aspire à devenir une société démocratique et libérale normale. On veut être comme tout le monde, arrêter les liens avec le peuple juif, cesser de s’accrocher à l’histoire, en finir avec le sionisme militant, c’est-à-dire aussi mettre fin à l’occupation. On veut vivre, on veut vivre normalement ; ras-le-bol de l’armée, ras-le-bol du drapeau, mourir pour la patrie, c’était bon pour la génération précédente, comme aimait me le répéter mon fils. On a donné, vous avez donné, on veut vivre. Ça c’était le nouveau discours dominant. Un des effets de cette volonté de normalisation est que la société devient plus laïque, ou plutôt moins religieuse, et les religieux commencent à comprendre qu’il faut se battre pour maintenir le statu quo. En ce sens c’est tout à fait vrai qu’ils mènent un combat d’autodéfense, contrairement à l’affirmation de mes amis soi-disant laïcs pour qui ce sont les religieux qui voulaient changer le statu quo et imposer de nouvelles lois, imposer la religion. C’est faux, matériellement faux. Au cours de la seconde moitié des années quatre-vingts et la première moitié des années quatre-vingt-dix, les religieux mènent une bataille défensive pour rétablir le statu quo.
Prenons l’exemple de Jérusalem, ville à forte influence religieuse. Jusqu’au début des années quatre-vingts, à Jérusalem (et je parle de Jérusalem-Ouest uniquement), il y avait deux boucheries non casher (l’une d’entre elles appartenant à un Arabe) et un seul restaurant ouvert le samedi, dans lequel il fallait rentrer par derrière. Au milieu des années quatre-vingts, il y a des douzaines de restaurants ouverts le samedi, il y a tout un quartier où les bars et les discothèques sont ouverts le vendredi soir, déjà avant l’immigration russe. Après l’immigration russe, on compte plus de boucheries non casher que de boucheries casher, j’exagère évidement, mais les boucheries non casher se développent, discrètement d’abord puis de moins en moins discrètement, des magasins ouvrent le samedi, en général à l’entrée des kiboutzims, les transports publics (sauf à Haïfa qui a toujours eu un statut exceptionnel) ne sont pas encore autorisés, mais il y a des transports semi-publics le samedi. Les religieux disent donc : ça
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Prenons l’exemple de Jérusalem, ville à forte influence religieuse. Jusqu’au début des années quatre-vingts, à Jérusalem (et je parle de Jérusalem-Ouest uniquement), il y avait deux boucheries non casher (l’une d’entre elles appartenant à un Arabe) et un seul restaurant ouvert le samedi, dans lequel il fallait rentrer par derrière. Au milieu des années quatre-vingts, il y a des douzaines de restaurants ouverts le samedi, il y a tout un quartier où les bars et les discothèques sont ouverts le vendredi soir, déjà avant l’immigration russe. Après l’immigration russe, on compte plus de boucheries non casher que de boucheries casher, j’exagère évidement, mais les boucheries non casher se développent, discrètement d’abord puis de moins en moins discrètement, des magasins ouvrent le samedi, en général à l’entrée des kiboutzims, les transports publics (sauf à Haïfa qui a toujours eu un statut exceptionnel) ne sont pas encore autorisés, mais il y a des transports semi-publics le samedi. Les religieux disent donc : ça suffit comme ça, et obtiennent toute une série de nouvelles lois visant à imposer l’interdiction de ce qui est perçu par eux comme ouvertement antireligieux. Mais, contrairement à l’image qu’on a en général, il s’agit là d’une législation d’autodéfense. La population israélienne, la société civile si on veut, est moins religieuse qu’il y a trente ans ; c’est précisément parce que le porc s’est imposé qu’il a fallu voter une loi contre le porc, parce que le porc devenait visible ; tant qu’il était secret, qu’il était dans une petite boucherie que quelques initiés, en général originaires de Berlin, connaissaient, on n’avait pas besoin de loi contre le porc. Certes, il y avait une loi qui interdisait d’élever le porc, mais ni de le vendre ni de le manger. Autre exemple : la loi contre le pain pendant la fête de Pâques. Selon la tradition juive on n’a pas le droit de manger du pain ou tout ce qui est à base de pain. On a dû voter cette nouvelle loi précisément parce qu’il y avait de plus en plus de restaurants qui vendaient du pain pendant la fête de Pâques... Les religieux disent : « Mais qu’est-ce que c’est que ça, on n’est plus dans un État juif, si on voit du porc dans toutes les devantures, si on trouve du pain à Pâques, si le samedi tous les magasins sont ouverts, etc., c’en est foutu de notre État. » Et c’est-là que commence une véritable guerre culturelle entre, d’une part, une société qui se libéralise, se normalise et donc se laïcise (dans le sens israélien du terme), et d’autre part, un monde religieux et un courant politique religieux qui a de plus en plus de poids dans l’appareil politique et dont le poids se traduit par de nouvelles lois qui souvent ne sont pas appliquées parce que pas applicables. Il faut également souligner un autre phénomène : contrairement à la société, l’État devient plus religieux et le discours d’État devient plus religieux. Ce phénomène commence avec Menahem Begin lorsqu’il est élu Premier ministre en 1977. Jusqu’à 1977, ce sont les travaillistes qui sont au pouvoir. Les travaillistes sont par définition non religieux, pas laïcs, mais non religieux, voire antireligieux. Menahem Begin et son parti, le Likoud, par contre, ont une histoire enracinée dans le monde religieux. Contrairement à la tradition du mouvement ouvrier sioniste, une tradition social-démocrate ou populiste russe, le Heruth (qui est le noyau d’origine du Likoud) loin d’avoir une approche non religieuse ou hostile à la religion, est imprégné de religiosité. Begin célèbre le Shabat, pas comme un fanatique orthodoxe, mais va à la synagogue, met une calotte lorsqu’il récite un verset biblique, ce que ni Ben Gourion ni Yitshak Rabin n’étaient capables de faire. En ce qui concerne Yitshak Rabin et sa génération, ils ne savaient même pas ce que c’était car ils n’avaient plus aucun lien avec la culture juive. Chez le Likoud c’est différent, ils ont grandi avec des valeurs et une formation religieuses, même minimales. Cette génération de dirigeants du Likoud ne sont pas des religieux mais ne sont pas étrangers et ne considèrent pas la religion comme quelque chose d’étranger à leur culture et à leur identité, ce qui permet un dialogue beaucoup plus facile avec les religieux qui y trouvent un allié plus naturel. C’est ainsi que se brise l’alliance entre les partis religieux et les travaillistes, qui était une alliance basée en général sur un programme modéré dans le domaine politique, et se forme une nouvelle alliance entre les religieux et la droite, sur la base d’un culturel commun mais qui rapidement s’élargit au domaine politico-idéologique. Le dénominateur commun entre les religieux et la droite est d’abord le rejet de l’anti-religiosité et de l’anti-oriental, le rejet de cette pseudo-modernité travailliste. C’est dans ce rejet du pouvoir travailliste, de son idéologie et de sa culture, que se forme un bloc des religieux, des juifs sépharades et de la droite. Contrairement à ce qu’on a parfois cru, le ciment du bloc de droite n’est pas l’idéologie antiarabe mais l’anti-travaillisme ; c’est un projet de société qui les unit, pas un projet politique, mais comme dans toutes les symbioses, les idéologies respectives des deux composantes du bloc s’interpénètrent : il devient de plus en plus religieux mais aussi de plus en plus nationaliste. En l’espace de dix ans, la religion devient le discours officiel de l’État d’Israël : porter la calotte devient un must, il n’y a plus d’événements publics sans prières, on n’ouvre plus une session parlementaire sans faire telle ou telle prière. En d’autres termes, la religion se réinvestit ou s’investit dans le politique et le nationalisme rentre dans la religion. Des partis comme Agoudat Israël ou comme le Shass qui, auparavant, étaient politiquement modérés, pour qui non seulement la question du grand Israël ne voulait rien dire, mais considéraient ce nationalisme messianiste comme hérétique, ces partis donc intègrent ce messianisme dans leur philosophie. Si l’on veut, on a à la fois une nationalisation de la religion et une confessionalisation de l’État. Mais tout ceci avec, simultanément, une société qui est toujours dans une dynamique de laïcisation dans le sens de moins en moins de respect des normes religieuses, avec en plus un apport d’un million de Russes qui sont tout sauf religieux et souvent tout sauf juifs. On entre ainsi dans une situation absolument explosive. Cela va sans doute vous surprendre, mais, à mes yeux, l’assassinat d’Yitshak Rabin c’est ça. Ce n’est pas Oslo et la paix avec les Palestiniens, même si c’est aussi Oslo, mais c’est surtout l’expression d’un clash entre projets sociétaux, le résultat d’une véritable guerre culturelle entre deux sociétés, que certains ont appelé Judée et Israël, la société des juifs et celle des Israéliens, deux Israël qui se confrontent idéologiquement. Quand ils parlent de Tel Aviv, les religieux disent souvent Sodome et Gomorhe, et lorsque les laïcs parlent de Jérusalem, c’est pour eux le Vatican ou encore l’Iran des Ayatollahs. Yitshak Rabin représente aux yeux de l’autre Israël le danger d’une poursuite de la réforme. Je rappelle que le gouvernement Rabin, c’est le retour au pouvoir des travaillistes après dix-sept ans de pouvoir de la droite et donc de renforcement de la dimension religieuse dans l’appareil politique. Et voilà qu’Yitshak Rabin constitue un gouvernement laïc, voire antireligieux, ce qui n’est d’ailleurs pas tout à fait exact puisque dans sa coalition il y a le parti national religieux, le parti le plus à droite et qui est lui-même devenu beaucoup plus religieux que ce qu’il était vingt ans auparavant. La cassure totale, voire même la haine, entre cet Israël et l’Israël que représente Yitshak Rabin est bien autour de cette question : quel État, quelle société voulons- nous ? Qui sommes-nous, des juifs ou des Israéliens ? Quel est notre rapport à notre culture, à notre identité ? La question des territoires et de la paix n’est qu’un élément, je dirai presque secondaire, ou plutôt un élément qui n’a de sens que dans le cadre plus global de deux projets de société qui se confrontent. C’est une véritable guerre de cultures qui divise Israël et qui mène jusqu’à l’assassinat du Premier ministre. Les questions économiques et sociales jouent aussi un rôle. Yitshak Rabin et la gauche, c’est le parti des classes riches et qui a fait du tatcherisme son idéologie. Certes, tous les partis et tous les gouvernements ont fait, depuis le milieu des années quatre-vingts, de la privatisation et de la dérégulation, le coeur de leur philosophie économique, mais ceux qui en ont été les idéologues, ceux qui non seulement ont mené cette politique mais l’ont présentée comme le nouveau paradigme du progrès, c’est la gauche. C’est Shimon Pérès, c’est les Pérèsboys, c’est dans une certaine mesure même le Meretz. L’écroulement de l’État social, de cet État-protection, État-providence, qui était pour les citoyens juifs à la fois papa et maman, l’État de Ben Gourion tel que je le décrivais au début de cet exposé, est pour beaucoup d’Israéliens, lié au processus de paix. La paix, pour eux, signifie le chômage, l’écroulement d’un système de santé qui était un des meilleurs du monde, un système éducatif qui, en dix ans, s’est désintégré. Et c’est dans les partis religieux et les institutions sociales qu’on trouve la protection sociale que l’État ne veut plus donner. Les écoles du Shass et d’Agoudat Israël sont les seules écoles où les enfants étudient jusqu’à quatre heures de l’aprèsmidi avec un repas à midi gratuit, où il y a des ramassages scolaires, etc. Certes, ce sont des écoles où on n’apprend strictement rien du tout, ce sont de véritables madrasse où on ânonne des stupidités et raconte des légendes infantiles ; mais pour une famille qui a six ou sept gosses et qui vit à Ofaquim, une de ces petites villes pauvres de la périphérie qu’on continue, après quarante ans, à appeler « villes d’immigrants » et qui sont en pleine crise sociale et économique, cette école religieuse est une véritable bouée de sauvetage, c’est cinq gosses à qui on donne à manger à midi, qu’on prend en charge jusqu’au soir. Et en plus il y a les mouvements de jeunesse. Alors qu’on leur enseigne des bêtises, tant pis ou peut-être même tant mieux, au moins ils ne vont pas tomber dans la drogue. En ce sens, l’intégrisme en Israël est exactement comme l’intégrisme dans d’autres pays, comme le Hamas, comme le Fis en Algérie : c’est avant tout une réponse à des besoins sociaux ainsi qu’à une demande de solidarité, de solidarité sociale. Dans les quartiers religieux, dans les villes d’immigrants, le Shass met en place une véritable structure sociale, une solidarité sociale. L’État s’est dé-régularisé, dé-responsabilisé, c’est donc la société - une partie de celle-ci - qui prend ses responsabilités : qui ouvre des cliniques, qui dispense des soins dentaires (qui, en Israël, sont extrêmement chers). Aujourd’hui, pour avoir le même niveau de santé qu’on avait il y a dix ans, il faut payer. Formellement la santé est gratuite, il y a la sécurité sociale, mais pour avoir le même niveau qu’autrefois en termes de médicaments, en termes de soins, il faut rajouter beaucoup d’argent. Et ça, les plus pauvres, et ils sont légion, le font par le biais d’associations liées aux partis religieux. Je voudrais terminer sur la situation dans laquelle on se trouve aujourd’hui. L’assassinat d’Yitshak Rabin met fin à un processus de normalisation, et remet au pouvoir, avec beaucoup plus de force qu’auparavant, ce bloc des droites où la religion joue un rôle de plus en plus central. Mais, parallèlement, la société elle-même n’a pas changé. Et, au contraire, avec l’apport de plus d’un million de Russes, elle devient encore moins religieuse qu’avant. À la veille de l’Intifada, Israël se trouve menacée par ce qu’on appelle, dans nos médias, une guerre des cultures, une guerre civile entre les partisans d’un État, entre triple guillemets, moderne et laïque, et ceux qu’on appelle la périphérie qui demande une place pour son existence comme communauté religieuse, traditionaliste et orientale. Dans cet État de guerre civile larvée, la percée du parti Shinoui est significative. Avec ses quinze députés, c’est un parti qui ne défend aucun programme sur le conflit israélo-arabe, et s’il dit quelque chose c’est plutôt à droite du centre, et qui a mené toute sa campagne autour d’un drapeau, d’un concept, le concept israélien de laïcité, c’est-à-dire la haine des religieux, avec des véritables relents d’antisémitisme, des caricatures du juif pratiquant qui ne dépareraient pas dans des brochures antisémites publiées en Europe. Le Shinoui, c’est le parti de la peur, c’est le parti de ceux qui ont peur justement de cette périphérie dans ce qu’elle est sociale, dans ce qu’elle est pauvre, dans ce qu’elle est non occidentale, dans ce qu’elle est traditionnelle et croyante. C’est ça le dénominateur commun des centaines de milliers d’électeurs du Shinoui. Ce n’est évidement pas un hasard si ce parti se nomme - c’est son nom officiel - le parti des classes moyennes. Qu’est ce que ça veut dire « classes moyennes » si ce n’est ceux qui se mettent en conflit avec les pauvres, car ce serait vraiment trop grossier que de se nommer « le parti de l’aristocratie bourgeoise ». La propagande du Shinoui peut se résumer ainsi : « Vous, classes moyennes, qui avez peur du peuple parce qu’il est religieux, parce qu’il est primitif, ou, en d’autres termes, parce qu’il n’est pas occidental et parce qu’il est pauvre, qui menace notre mode de vie et prend de l’argent dans nos caisses pour ses écoles religieuses, unissez-vous, au-delà des divergences sur le conflit israélo-arabe, pour faire barrage aux barbares. » Et cette campagne a pleinement réussi : quinze députés, c’est énorme ; et ce au moment où le Shass perdait une partie non négligeable de son électorat. La guerre de culture, le Kulturkampf, qu’on a vécue depuis quinze ans, et qui menaçait la stabilité et même la cohérence sociale israélienne, n’a pas disparu. Elle est étouffée aujourd’hui par le conflit extérieur, par le conflit avec les arabes, mais au fond, la société reste éclatée. En- dessous du discours politique unique (« On est dans la survie, les Arabes veulent nous détruire et vive Ariel Sharon »), en-dessous il y a deux sociétés qui sont aujourd’hui plus éloignées encore qu’elles ne l’étaient avant. Je terminerai par une prédiction, qui vaut ce qu’elle vaut comme toujours, car chez nous, dans la tradition juive, on dit que depuis la destruction du Temple, il y a deux millénaires, la prophétie a été donnée aux enfants et aux imbéciles. Je suis pourtant très intéressé par ce qui va se passer aux prochaines municipales. Déjà aux municipales précédentes on a fortement senti cette guerre de cultures parce qu’aux municipales c’est en général moins la grande politique qui est à l’ordre du jour, et davantage les problèmes du quotidien. Au cours des élections municipales précédentes, on a pu remarquer, dans certaines villes, une tension très grande surtout dans les villes où il y avait une forte communauté russe. Il s’agissait d’un combat de pouvoir mais aussi d’un combat sur le type de société qui allait se développer dans la ville. Une ville comme Ashdod, une ville comme Beit-Shemech ou Ashkelon, qui étaient autrefois essentiellement peuplées de communautés juives marocaines, kurdes et irakiennes, ces villes de développement où on mettait les immigrants et on leur disait ça c’est chez vous, sont devenues des villes mixtes, avec une forte population russe ; très rapidement ces Russes se sont battus pour le pouvoir. Il ne s’agit pas, comme dans le passé, d’une vague d’immigration qui attend son tour : elle dépasse toute la queue pour être tout de suite en tête. À Ashkelon, par exemple, il y aura sans doute bientôt un maire russe. Et cette lutte pour le pouvoir, pour l’hégémonie, a déjà provoqué des bagarres. Si le sang n’a pas encore coulé, on n’en était pas loin, que ce soit à Ashkelon et à Ashdod. Et j’aimerais bien voir ce qui va se passer aux prochaines élections, malgré l’attention tournée vers l’Irak, vers Ramallah ou Gaza... Je terminerai par une anecdote qui reflète peut-être mieux que tout cette situation. C’était dans la ville de Beit-Shemesh, à une quinzaine de kilomètres de Jérusalem, une ville qui était essentiellement une ville marocaine, une ville pauvre, une ville de développement, une ville qui connaît aujourd’hui une croissance économique et démographique sans précédent parce qu’on y a installé une grande communauté russe, très battante. À Beit-Shemesh, il y a eu des investissements importants, et il y a deux communautés qui s’entreregardent, c’est-à-dire qui vivent dans deux parties différentes de la ville. Les Russes sont venus, des boucheries non casher se multiplient, les religieux, qui étaient jusque-là la grande majorité, ont vécu cela comme une agression et ont tenté par des lois municipales d’imposer la fermeture de ces boucheries. Je ne sais plus ce qui s’est passé avec les lois. Est-ce que les Russes ont ignoré les lois et ont préféré payer des amendes ou est-ce que les lois ne sont pas passées ? Je ne m’en souviens plus. Toujours est-il que les boucheries sont restées ouvertes. Alors quelques commandos apparemment liés au parti Shass ont brûlé une ou deux boucheries, ce qui, d’ailleurs, avait déjà eu lieu dans d’autres villes. Quelle a été la réaction des Russes ? Ils sont venus en masse à la municipalité et ont dit à l’adjoint au maire devant toute la presse : « La prochaine fois que vous nous brûlez une boucherie, on vous brûle une synagogue. » Ça c’est l’immigration juive dans l’État juif en 2001.
Documents
[1] Mot arabe qui signifie « catastrophe ». [2] Dernière expression de cette crise, l’article retentissant d’Abraham Burg sur « la fin du sionisme » écrit en septembre 2003. [3] Voir son livre, Sur la frontière, Éditions Stock, 2002, 250 pages, 18,60 euros. [4] Cf. Levy Yitshak Hayerushalmi, La kippa dominante, hébreu, Hakibbutz Hameuhad publishers, Tel Aviv, 1997. [5] Voir V. I. Lénine, Notes critiques sur la question nationale, Éditions du Progrès, Moscou, 1968, pp. 13-59 ; Nathan Weinstock, Le pain de misère, tome I, pp. 190-195 ; Enzo Traverso, Les marxismes et la question juive, Paris, La Brèche, 1990, pp. 77-110. [6] Cf., entre autre, Abraham Isaac Hacohen Kook, Orot (Lumières), en hébreu, Mossad Harav Kook publishers, Jérusalem, 1958. [7] Cf. Daniel Boyarin, Unheroic conduct, The Rise of heterosexuality and the Invention of the Jewish man, University of California Press, Berkeley, 1997, pp. 271-312. [8] Sectes juives d’origine polonaise, ayant des costumes très typiques. [9] Juifs d’Europe occidentale et orientale. [10] Parti des ouvriers d’Eretz Israël, dirigé par Ben Gourion, hégémonique jusqu’en 1977. [11] Voir Isaac Deutscher, La Révolution inachevée, Oxford University Press, 1967, dernier chapitre. [12] Voir à ce propos, Levy Ishak Hayerushalmi, The Domineering Yarmulke, Hakibbutz Hameuchad Publishing House, 1997, pp. 77-116. [13] The Domineering Yarmulke, op. cit., pp. 159-163. [14] Michel Warschawski, Sur la frontière, Stock, 2002, pp. 235-253. [15] Tom Seguev, Le Septième Million, les Israéliens et le génocide, Liana Levi, 2003. [16] La communauté juive en Palestine avant la constitution de l’État d’Israël. [17] Voir Seffi Rachlevsky, Messiah’s Donkey, Yedioth Aharonot publications, Tel Aviv, 1998, pp. 164-195. [18] Voir Sur la frontière, op. cit., pp. 222-234. [19] Messiah’s Donkey, op. cit., pp. 196-217. |
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