Réactions au pacte et inquiétude de la/des tierce(s) partie(s)Le pacte turco-israélien, ouvrant la voie, à l'avenir,
pour une modification de l'équilibre des forces régionales au Moyen-Orient, a suscité des réactions diverses, tant à l'intérieur des pays contractants qu'à l'extérieur. La première formation
politique à réagir après la conclusion du pacte de rapprochement entre la Turquie et Israël fut le parti Refah, de Turquie. (Abullah Gül, du Refah, déclara au journal Al-Hayat, le 2 juin
1996, que son parti, le Refah Partisi, mettrait immédiatement fin à cet accord, s'il arrivait au pouvoir en Turquie. "Si certains pays arabes s'avisaient de conclure des accords du même type
avec Israël, nous ne reconnaîtrions pas ces accords. Si nous étions en mesure de résilier cet accord, je ne pense pas que l'armée turque tenterait de s'y opposer de quelque manière que ce
soit. Le rôle de l'armée a changé fondamentalement. Avec un gouvernement fort, l'armée doit se conformer (aux décisions gouvernementales, NdT)." (Le parti Refah, qui avait montré cette
opposition farouche au pacte turco-israélien de coopération et de formation militaire, une fois arrivé au pouvoir, conclut avec Israël un accord très important sur le plan militaire :
l'"Accord de coopération en matière d'industries de défense", signé par le cinquante-quatrième gouvernement républicain turc, le 28 août 1996, invoquant le principe que "ce sont les intérêts
qui dictent les relations bilatérales à avoir" (en la matière) et acceptant, de fait, le Pacte qu'il avait bruyamment contesté. Bien que la Turquie et Israël se soient employées à insister
sur le fait que leur Pacte bilatéral n'était dirigé contre aucune tierce-partie, le monde arabe le considéra avec suspicion, en particulier, la Syrie. Il est vrai qu'aucun pays arabe ne
pouvait ressentir les effets de cet accord plus que cette dernière. Et, bien qu'à chaque occasion la Turquie se soit ingéniée à rappeler que des accords similaires avaient été signés entre
elle et plusieurs pays arabes, cela n'est jamais parvenu à les rassurer. La Syrie est fondée, à plus d'un titre, à manifester ouvertement son inquiétude, face à cette alliance : au cas où le
contentieux entre Israël et la Syrie s'envenimerait, passant au stade d'un conflit ouvert, la Turquie (même si elle ne devait pas intervenir directement aux côtés d'Israël) pourrait être
amenée à y jouer un rôle non négligeable. Dans une situation de ce type, la Turquie, comme cela s'est déjà passé en 1991, au cours de la Guerre du Golfe, contraindrait la Syrie à immobiliser
des dizaines de milliers de ses soldats à la frontière syro-turque. La Turquie, immobilisant l'armée de terre syrienne, sur le terrain, pourrait ouvrir l'espace aérien et les bases aériennes
turques aux avions israéliens contraints, au cours des combats aériens, à des atterrissages d'urgence. Cette situation assurerait à l'aviation israélienne la possibilité de mener des attaques
plus risquées contre des objectifs en Syrie septentrionale. La Turquie, en effectuant des vols de reconnaissance au-dessus de la frontière turco-syrienne, peut observer l'intérieur de la
Syrie grâce à des caméras à longue portée et des radars sophistiqués, et le traité lui permet de faire profiter Israël de ces données d'observation. Il est même envisageable que la Turquie
accorderait à Israël la possibilité d'utiliser son espace maritime. Le ministre de la défense israélien du gouvernement Pérès, Uri Or, commentant le rôle régional de la Turquie, déclare : "La
Turquie, même si elle n'entrait pas dans un conflit à nos côtés, représente, en tant que pays ennemi de la Syrie, juste au nord de cette dernière, un facteur éminemment positif. La Syrie
n'attaquera jamais la Turquie, mais en revanche, elle ne peut écarter l'éventualité que la Turquie ne l'attaque. La Turquie a une expérience certaine de la guerre hors de ses frontières, en
particulier dans le Nord de l'Irak" Pour Israël, le pacte turco-israélien fait aussi de l'Iran, soutien depuis des décennies de toutes les actions anti-israéliennes, une sorte d'état
frontalier. Ainsi Israël est en mesure d'obtenir des renseignements, grâce à l'espionnage, sur l'Iran, qu'il a toujours considéré comme représentant pour lui un danger, dans la région. Selon
certaines allégations publiées dans la presse arabe, des éléments des services secrets israéliens, infiltrés dans le Nord de l'Irak aux côtés de l'armée turque, au cours d'une opération menée
par cette dernière en mai 1997, y auraient installé une station d'écoute. D'après Alan Makovsky, les premières cibles du pacte seraient, pour la Turquie, la Syrie et le PKK, tandis que pour
Israël, l'objectif serait l'ouverture de l'espace aérien turc à son aviation militaire et la surveillance de l'Iran. (Alan Makovski, La coopération turco-israélienne, le processus de paix et
le Moyen-Orient - Le pacte turco-israélien devait créer un choc énorme dans le monde arabe. Mis à part la déception et les craintes qu'ils en concevaient, une partie des pays arabes
considérèrent le pacte comme la deuxième humiliation qu'ils devaient subir de la part de la Turquie, qui n'a jamais cessé, depuis cinquante ans, d'agir contre leurs intérêts. La première
humiliation reçue de la Turquie a été la reconnaissance par cette dernière de l'Etat d'Israël, en 1949. Les Arabes ont considéré le choix de la date de signature de cet accord, intervenue
juste au moment où ils sont dans une position d'extrême faiblesse, comme un mauvais procédé. En effet, il a été signé juste au moment où les Arabes étaient divisés entre camps opposés, du
fait de la Guerre du Golfe. De leur point de vue, les Arabes ont trois raisons principales de redouter ce pacte :
1 - il augmente les dangers stratégiques auxquels sont exposés les pays arabes en général et, en particulier, la Syrie et l'Irak ;
2 - il ne pourra qu'approfondir les divisions inter-arabes, car il inclut l'un des Etats arabes : la Jordanie ;(Au cours d'un sommet de la Ligue Arabe, tenu au Caire entre les 22 et 26 juin
2000, le premier ministre jordanien, Abdülkerim Kabariti, a déclaré que la Turquie et Israël avaient bien le droit de conclure tous les accords militaires entre elles qu'elles pouvaient
désirer. D'ailleurs, la Jordanie devait voter contre une résolution finale de ce sommet, condamnant la Turquie.
3 - le pacte va avoir un impact incertain sur le processus de paix arabo-israélien, et ne pourra qu'affaiblir les possibilités de manoeuvre du camp arabe dans ce processus.
Les craintes des Arabes au sujet du rôle de la Turquie dans la région sont relatives à trois nouveaux développements internationaux : la fin de la guerre froide, la guerre du Golfe et le
nouvel ordre mondial. Dans le même ordre d'idées, les hommes politiques arabes emploient désormais les expressions "néo-ottomanisme" ou "néo-impérialisme turc", pour définir la nouvelle
politique turque (inaugurée par la signature de ce pacte avec Israël). D'après les Arabes, toujours, cette nouvelle politique vise à étendre l'influence et l'expansionnisme turcs depuis les
Balkans jusqu'à la Chine. C'est la raison pour laquelle les Arabes, considérant que ces ambitions de la Turquie entrent en contradiction avec leurs intérêts propres, sont convaincus qu'elles
constituent une menace contre leur sécurité. Les Arabes, assez mécontents de l'ouverture turque en direction de l'Asie Centrale, qui découle de l'ascendant naturel de la Turquie sur des
peuples turcophones, redoutent que ne se constitue de la sorte dans la région un bloc géographique rival, et d'une étendue équivalente à celle du monde arabe. Pour eux, un tel développement
historique ne peut qu'attiser la concurrence et l'hostilité entre les deux blocs (arabe et turcophone), et déséquilibrer l'ensemble de la région Il est certain que la Syrie est le pays qui
ressent le plus d'inquiétude face au pacte turco-israélien. Pour le nationalisme arabe, souverain en Syrie, l'Empire ottoman, aux mains de l'hégémonie des Turcs, après une occupation de
quatre siècles de la Syrie, a entrepris de turquifier la nation arabe. La pensée nationaliste arabe moderne, attribuant le retard actuel de la Syrie à la domination ottomane, joue un rôle
négatif dans les tentatives de rapprochement entre la Turquie moderne et la Syrie. Cela a été jusqu'au point qu'au cours de la guerre froide, la Syrie et la Turquie ont opté pour les deux
camps opposés. La Turquie étant membre de l'OTAN depuis 1952, la Syrie fut très longtemps un pays client de l'URSS, pour son armement, et un pays aligné, politiquement, sur le bloc
soviétique. En 1957, la Turquie, invoquant le danger que représentait la Syrie en tant qu'alliée à l'URSS, massera des troupes à la frontière turco-syrienne.Il est évident que le pacte
turco-israélien ne pourra que venir compliquer encore des relations turco-syriennes déjà passablement problématiques et délicates, ajoutant un nouvel élément à leur problématique. En août
1998, le nouveau général en chef de l'armée syrienne, Ali Aslan, décrit comme suit les relations syro-turques :"Le but du pacte turco-israélien est, en contrôlant la nation arabe, au risque
de porter atteinte à la sécurité internationale, de contraindre les Arabes en général, et en particulier, la Syrie, en exerçant une pression maximale sur eux, à admettre les projets
expansionnistes d'Israël" (Alan Makovsky, op. cit.)La politique interventionniste de la Turquie dans le Nord de l'Irak constitue une des craintes des Arabes vis-à-vis du pacte
turco-israélien. Pour eux, l'Irak a été divisé de facto en trois à la suite de la Guerre du Golfe, ce qui a aiguisé les vieux appétits expansionnistes de la Turquie pour le Sancak de Mossoul
qui, s'ils n'étaient pas dissuadés, aboutiraient rapidement à l'annexion de tout le nord de l'Irak par la Turquie, comme elle avait annexé le Sancak d'Alexandrette (Iskenderun), en 1939.
(Territoire "prélevé" à la Syrie et remis "gracieusement" à la Turquie kémaliste par la France mandataire, NdT).Bien sûr, tous les pays arabes ne réagissent pas avec autant de virulence à la
signature du traité entre la Turquie et Israël. L'OLP, qui entretient de longue date des relations très suivies avec la Turquie, n'a critiqué le pacte turco-israélien en aucune manière. Bien
au contraire, elle désire que la Turquie, en raison de ses relations avec Israël, joue un rôle dans le processus de paix Palestine-israélien. L'Egypte, quant à elle, voit d'un mauvais oeil la
tentative faite par Israël de sortir de son isolement régional, c'est pourquoi elle considère avec suspicion les intentions de la Turquie dans la région. La Jordanie est très favorable au
rapprochement entre la Turquie et Israël, tandis que les pays du Golfe préfèrent ne pas s'exprimer sur ce sujet, en dépit de leurs contacts suivis avec les deux pays contractants.