On rétorquera à tout cela que s'en prendre à Israël, c'est nécessairement s'en prendre aux Juifs puisque, dans leur très grande majorité, les Juifs sont profondément attachés à l'Etat
sioniste.
La gauche antisioniste ne peut laisser sans réplique un tel argument. Elle doit y répondre en montrant que, si elle s'oppose à l'entreprise sioniste, c'est parce que celle-ci est nocive non
seulement aux Arabes, mais également aux Juifs. La première proposition se passe de démonstration, le sort des Palestiniens que l'implantation sioniste en Palestine a chassés de leur pays
témoignant suffisamment de sa justesse. Il est plus important d'insister sur ce fait : nous autres qui critiquons et rejetons le sionisme, nous le faisons non par hostilité envers les Juifs,
mais, bien au contraire, par refus de tout racisme, qu'il soit dirigé contre les Arabes, contre les Juifs ou contre toute minorité nationale ou ethnique.
Notre critique du sionisme est double et se place sur le plan des principes et sur celui des réalités concrètes. Des principes parce que la composante raciste du sionisme, pour ne pas être
évidente et perçue par tous, n'en est pas moins certaine. Nous l'avons dit, le sionisme mise sur le caractère inéluctable de l'antisémitisme. C'est son postulat de base. Lorsque les Juifs
sont menacés de persécution, les sionistes les invitent a rejoindre la Palestine, avec le consentement ou contre le gré (et en l'occurrence, contre le gré) des populations autochtones.
Réflexe de défense, dira-t-on. Mais peut-on raisonnablement suggérer que la solution des nombreux problèmes que crée la tension entre communautés ethniques, religieuses ou nationales
cohabitant sur un même territoire se trouve dans le départ de ces communautés ? Or, c'est cela la « solution sioniste ». Appliquée à d'autres cas, elle conduirait à pousser les minorités
noires, irlandaises, espagnoles, etc.. etc., au départ, comme si le règlement du problème du racisme dans le monde se trouvait dans d'immenses mouvements migratoires ramenant « chez eux » les
noirs, les Irlandais, les Espagnols et les Juifs. A ces derniers, le sionisme ne propose rien d'autre. C'est une proposition insoutenable.
Mais s'agit-il seulement d'une réplique (au demeurant inadéquate) à un péril physique et à une menace de persécution ?
Non, le sionisme est bien plus que cela. S'adressant récemment à des Juifs américains, Mme Golda Meïr n'a-t-elle pas déclaré que c'est " seulement leur immigration en Israël (qui) peut les
sauver de l'assimilation " 11. Le danger que le sionisme est censé combattre, ce n'est donc plus la spoliation, la discrimination antijuive ou l'extermination des Juifs, mais leur
«assimilation» au sein des nations. Il serait utile de préciser ici ce qu'on entend par «assimilation » et qui, si l'on excepte l'hypothèse condamnable d'une assimilation forcée, ne peut être
que l'intégration harmonieuse d'une communauté au sein de la population qui l'environne. Et, une fois de plus, nous nous heurtons à cette analogie entre le langage des sionistes et celui des
antisémites : il faut rejeter, comme impossible ou pernicieuse, i'assimilation des Juifs, le maintien de leur spécificité est une exigence si impérieuse qu'elle justifie leur émigration.
Certes, il n'y a rien en commun entre le sionisme et le nazisme et il faut à ce propos, regretter les formules mensongères et donc nocives identifiant Israël à un Etat fasciste et sa
politique à l'hitlérisme. Mais il reste que, d'une certaine manière, le sionisme a pris le relais de l'antisémitisme. Ce dernier incitait les Juifs au départ ou au repli sur soi. Le sionisme
ne fait rien d'autre et la politique qu'il mène à cet égard est, pour les Juifs, riche de périls. II tente de les persuader qu'ils sont non seulement citoyens du pays où ils sont fixés, mais
aussi et même surtout citoyens d'Israël, liés à cet Etat par un devoir de civisme et une allégeance imprescriptible. Sont taxés de trahison envers leur peuple ceux qui nient ce devoir et
rejettent cette allégeance.
Tant qu'il n'existe pas de différend important entre Israël et tel ou tel Etat où habitent des Juifs, ce principe d'allégeance peut n'apparaître que comme un fait sentimental secondaire. Mais
lorsque la conjoncture internationale suscite entre l'Etat d'Israël et d'autres pays une tension ou un conflit, le problème cesse d'être de nature purement affective. Il est politique. On
voit, dès lors, le grand rabbin de France prendre ouvertement position contre l'attitude de son pays ou de son gouvernement envers Israël - qui n'est pas son pays - et une série
d'associations juives adopter un comportement semblable qui, faut-il le dire n'a rien à voir avec un quelconque sentiment d'internationalisme, mais dérive d'un attachement inconditionnel
envers un Etat étranger.
Les antisémites ont toujours prétendu que les Juifs ne voulaient pas s'intégrer dans les pays où ils vivaient. C'était une contrevérité. Mais voila que, par l'effet d'une propagande
systématiquement organisée, un grand nombre de Juifs se prêtent eux-mêmes à une opération qui les fait apparaître comme les nationaux d'un Etat étranger. Qui n'aperçoit l'utilisation que
l'antisémitisme peut faire d'une situation aussi équivoque et aussi malsaine ? L'actualité ne souligne pas ce péril dans nos pays.
A la grande majorité des Français et des Belges, pour ne prendre que leur cas, Israël apparaît, consciemment ou non, comme la revanche de l'homme blanc et de l'Européen contre l'homme de
couleur coupable d'arrogance. D'ou sa popularité actuelle.
Devant un tel état de choses, le rôle de la gauche est double : il consiste tout d'abord à rétablir les faits et à montrer quel est le rôle véritable de l'Etat d'Israël et à défendre les
peuples qui sont victimes de sa politique. Le devoir de la gauche antiraciste est aussi de montrer qu'à la faveur d'un retournement dans l'opinion publique, l'israélophilie actuelle peut
disparaître (d'autant qu'elle n'a pas de fondement sérieux) et faire place alors à une hostilité qui, à défaut de prendre pour cible l'Etat hébreu lui-même, s'en prendra aux communautés
juives qui y sont inconditionnellement attachées. Cette hypothèse est lourde d'un péril qu'il faut à tout prix combattre : celui d'une renaissance de l'antisémitisme.
Non, les antisionistes ne sont pas antisémites. L'amalgame qu'on nous suggère et que l'on veut de plus en plus nous imposer ne repose sur aucune analyse sérieuse. Ne serait-il rien d'autre
qu'une forme de chantage moral et intellectuel par lequel on voudrait empêcher tous ceux qui condamnent la haine antijuive, criminelle et imbécile, à ouvrir le dossier israélo-arabe et à
l'examiner avec un minimum d'objectivité ? Il y a, dans l'argumentation utilisée à ce propos, trop de mauvaise foi pour qu'on puisse rejeter cette hypothèse.
Marcel Liebman MAI N°10 février 1970. Copyright MAI.
Bibliographie
1 Le Monde, 23-1-1970
2 T. Herzl, l'Etat juif, éd. Lipschitz, Paris, 1926, p.84. Souligné par nous.
3 Ibid., p. 137.
4 M. Bernfeld, Le sionisme. Etude de droit intemational public; Paris, Jouve, 1920, p. 399.
5 H. Arendt, Eichmann à Jérusalem; Paris, Gallimard, 1963; p. 52.
6 Ibid., p. 73.
7 E. Ben-Elessar, La diplomatie du IIIe Reich et les Juifs (1933-1939), Paris. Julliard, 1966.
8 M. Hillel, Israël en danger de paix; Paris, Fayard, 1968, p. 43.
9 Ibid., p ; 271
10 Le Monde
11 Israel aujourd'hui, 21-1-1970
Biographie succincte
Marcel Liebman (1929-1986) a enseigné l'histoire des doctrines politiques et la sociologie politique à l’Université Libre de Bruxelles et à la Vrije Universiteit Brussel. Connu comme
historien du socialisme et du communisme, il a publié de nombreux essais réputés, notamment sur la révolution russe, le léninisme et le mouvement ouvrier belge. Il a été un précurseur du
dialogue israëlo-palestinien.
De 1962 à 1967, il a été rédacteur dans l'hebdomadaire La Gauche et a fondé après 1968 la revue Mai qui exista jusqu'en 1973 et dont cet article est tiré.
En 1976, il a participé à la création de l’Association Belgo-Palestinienne, avec Naïm Khader et Pierre Galand, et en est devenu le secrétaire général.
Parmi ces écrits :
Né Juif : Une famille juive pendant la guerre, Labor, coll. « La Noria », Bruxelles, 1996, 2e éd. (1re éd. 1977), 192 p., (ISBN 2-8040-1122-4)
Marcel Liebman, Ralph Miliband, Le dilemme israélien : Un débat entre Juifs de gauche, Page Deux, coll. « Cahiers Libres », Lausanne, 2006, 94 p., (ISBN 2940189331)
Conflit Israel/Palestine
: vérités chiffrées sur les morts palestiniens et sionistes israéliens, comparatif
Actualisation 04/03/09