On a donc affaire à une information digne des régimes à parti unique, avec ses spin doctor et ses relais parmi les bénéficiaires des nombreuses formes de faveurs de la mosquée.
Au moment où la presse indépendante algérienne atteint l'âge adulte, il n'est pas normal qu'elle continue de reproduire ce que dit Dalil Boubakeur de lui-même et de sa famille et qu'elle se
contente des lieux communs inspirés par son entourage actuel ou ceux qui aspirent à en faire partie. Voilà pourquoi il est bon de faire connaître le vrai visage de cette institution
prestigieuse surtout par son bâtiment afin de mieux comprendre sa paralysie. Nous avons essayé d'aller au-delà de ce que dit le guide pressé aux touristes et de ce que répète Dalil
Boubakeur aux élèves-journalistes auxquels il lui arrive de consacrer des après-midi entières aux dépens des affaires internes de la mosquée, et « oubliant » des rendez-vous importants.
Cette importance excessive accordée aux relations avec les journalistes et les hommes politiques, aux dépens des contacts avec les instances religieuses, en dit long sur le véritable culte
qu'il voue à sa propre image.
C'est parce qu'un grand nombre de journalistes sont persuadés du caractère factice de cette image, qu'il devient impératif de s'intéresser à ce que le recteur et ses spin doctor s'efforcent
de dissimuler. Les témoignages des anciens employés de la mosquée, dont certains furent licenciés parce qu'il leur était reproché d'en savoir plus sur « la face cachée », l'exploitation des
archives(françaises, civiles et militaires, mais aussi séoudiennes et marocaines) par des historiens et les investigations des journalistes conscients d'avoir été manipulés permettent déjà
de commencer à écrire la véritable histoire de la mosquée. Pour ce faire, il conviendrait d'esquisser le « Who's who à la mosquée de Paris ». Voici les éléments d'une première enquête qui
sera complétée par des témoignages et des entretiens avec des chercheurs absolument dignes de foi, et infiniment plus crédibles que les tenants du journalisme d'attaché de presse.
La première démystification concerne Hamza Boubakeur qui a régné pendant 25 ans. Compte-tenu des références permanentes de Dalil à son père, après avoir renoncé à se faire un prénom,
l'ancien recteur est souvent présenté comme un « théologien », auteur d'une « bonne traduction du Coran ».
Or, le recteur préféré de Robert Lacoste et Guy Mollet n'a signé cette traduction qu'en 1972. Il avait alors atteint la soixantaine. Ce travail avait été préparé par sept experts qui furent
très mécontents quand le recteur a « oublié » de mentionner leurs noms. Parmi eux, il y avait le spécialiste des Oçoul al Fiqh(Fondements du Droit), Mohamed Alfy qui, à la suite de cette
affaire a quitté la mosquée de Paris pour aller enseigner à la chaire de droit musulman de la Sorbonne, où il a eu le loisir de commenter les méthodes de Boubakeur à l'intention des
arabisants français, dont Henri Laoust.
Quand G. Mollet a « agréé » H. Boubakeur directeur de l' « Institut musulman de la mosquée de Paris », sur proposition de Robert Lacoste(ministre-résidant en Algérie chargé de la
"pacification" et de l'application des "pouvoirs spéciaux"), ce protégé de la gauche coloniale avait un profil politique très fortement marqué. Il s'efforçait en effet depuis une dizaine
d'années de jouer un rôle dans la politique coloniale en essayant de faire partie des dignitaires de l'Islam maraboutique choyés par l'administration. Il n'a pas hésité à demander au
Gouvernement Général de soutenir sa candidature aux élections de l'Assemblée Algérienne d'avril 1948. Le « soutien » administratif, qui, sous Naegelen, signifiait bourrage des urnes, lui a
été refusé parce que son oncle le bachagha Si Larbi ben Eddine- qui présidait la confrérie des Ouled Sidi Cheikh- a refusé de cautionner sa candidature.
Pour venger ce refus, H. Boubakeur a essayé de prendre le contrôle de la confrérie en 1949. Mais un congrès de tous les représentants réunis par Abdelhaï al Kettani venu du Maroc a réélu
démocratiquement Si Larbi et désavoué le putsch tenté par son neveu. Les rebondissements de la querelle entre Si Larbi et Si Hamza, qui avait pour principal enjeu le contrôle des
ziaras(tournées pastorales justifiant des quêtes auprès de 40.000 adeptes), furent abondamment commentés entre 1949 et 1953 dans les bulletins du "Service des Liaisons Nord-Africaines" que
dirigeait au Gouvernement Général le colonel Schoen.
En 1953, Si Hamza propose ses services au Gouvernement Général pour un recrutement para-militaire dans les Ouled Sidi Cheikh. Du fait de son alliance matrimoniale avec A. Kiouane, Boubakeur
rencontrait des militants du MTLD et il était probablement au courant des préparatifs du 1° novembre 1954. En proposant ce que l'ethnographe Servier fera l'année suivante dans les Aurès,
puis dans le Zaccar, H. Boubakeur semblait surtout intéressé par les à-côtés financiers du recrutement para-militaire.
En 1947, il avait déjà rendu de précieux services au SLNA en lui communiquant un abondant courrier envoyé par des sympathisants nationalistes qui réagissaient à la publication de la photo
de Messali-Hadj sur la couverture du premier numéro de la revue "Salam Ifriqyia", qu'il publiait avec l'aide financière du Gouvernement Général.
En mars 1955, on retrouve Hamza Boubakeur conférencier et conseiller de l'Action Psychologique de l'armée qui cherchait à désavouer le nationalisme au nom de l'Islam.
En décembre 1956, il est mêlé à des négociations secrètes avec la wilaya 1 des Aurès à qui il voulait faire accepter un cessez-le-feu afin d'être un « interlocuteur valable" du gouvernement
G. Mollet . Après l'échec de ces négociations menées pour le compte de L. Paye et du colonel Schoen(tous deux membres du cabinet civil de Lacoste), la crainte des représailles de l'ALN
l'amène à s'installer à Paris où il demande à G. Mollet de le nommer recteur d'académie. C'est à cause du refus de cette candidature par l'Education Nationale qu'il s'auto-intitule «
recteur » de la mosquée de Paris, qui avait jusque-là un directeur.
Son prédécesseur, Ahmed Benghabrit, qui avait quitté son poste après avoir dénoncé la torture en Algérie, a contesté le coup de force de G. Mollet. Le Conseil d'Etat lui donnera raison en
condamnant en 1963 un interventionnisme dans les affaires du culte musulman que le président du Conseil socialiste croyait permis par les « pouvoirs spéciaux » de mars 1956. Moyennant quoi
H. Boubakeur restera à la tête de la mosquée pendant 25 ans ! Cela montre que ce n'est pas le droit qui fonde les relations de l'Etat laïque français avec l'Islam.
Lorsqu'il était au service de l'Action Psychologique, H. Boubakeur rencontrait régulièrement le cadi de Tombouctou, le cheikh Mahmoud qui, à partir de 1955, faisait des tournées dans les
mosquées d'Algérie pour y dénoncer le nationalisme anti-colonial comme une « Innovation Blâmable »(Bida'a), au nom de sa conception pro-coloniale de l'orthodoxie.
Le cadi mit fin à ses campagnes en 1960, juste après la reconnaissance de l'indépendance des Etats africains. Il se retira de la politique après l'échec du projet de création d'une
République du Sud-Saharien, dont il voulait devenir le président, en promettant d'en faire un Etat associé à la France. Son ami Si Hamza nourrissait une ambition comparable lorsqu'il
militait pour le détachement du Sahara algérien dont il voulait devenir le président(cf. un numéro du Moudjahid de février 1962, les mémoires du cheikh Bayyoud, "C'était De Gaulle » d'Alain
Peyrefitte et le volume "Gouverner" des mémoires de Michel Debré). Mais l'abandon, après l'échec des négociations avec le GPRA à Lugrin en juillet 1961, par le général De Gaulle du projet
de partition de l'Algérie défendu par M. Debré, ruina les espoirs de Boubakeur, qui se sentait à l'étroit à la mosquée de Paris, et à l'assemblée nationale où il était apparenté
socialiste.
Lors de la féroce répression menée contre les travailleurs algériens après le 17 octobre 1961, le « recteur » colonial était en contact permanent avec le préfet de police M. Papon. Il était
le mieux placé pour aider à estimer le nombre de victimes de cette brutale opération. Mais il a préféré cacher la vérité aux journalistes, enquêteurs et historiens.
Au nom de la "tradition islamique", il disait l'Islam incompatible avec la démocratie ( cf. un article de 1956 cité par Schoen dans l'inédit "Gouverner l'Algérie"). Son autoritarisme à la
mosquée a laissé de mauvais souvenirs qui expliquent l'actuelle impopularité de Dalil, qui le secondait dans toutes ses décisions contestables.
L'ancien imam-khatib, Mohamed Lazreq, qui a officié de 1955à 1959 assure avoir échappé de justesse à l'arrestation par la police quand la famille Boubakeur a découvert son appartenance au
FLN qui datait de son envoi de Damas par Mohamed Khider et Hocine Lahouel, qui voulait saper l'influence du MNA dans l'immigration.
En novembre 1965, c'est Dalil qui signifia à des militants et intellectuels maghrébins le refus de son père d'autoriser une veillée à la mémoire de Ben Barka. C'est toujours lui qui a
négocié avec les émissaires qu'envoyait le gouvernement algérien qui ne désespérait pas d'avoir un pied à la mosquée après la perte du procès intenté en 1967 à la Société des Habous par la
puissante Amicale des Algériens en Europe. Parmi ces émissaires, il y a eu Rachid Benaïssa, un ancien collaborateur de Mouloud Kassem au ministère des affaires religieuses détaché à
l'Amicale. Renseignés sur les mauvaises relations de Benaïssa avec les arrogants apparatchiks de l'Amicale qui avait mis en échec le projet d'inspection de l'enseignement originel que M.
Kassem voulait ouvrir à Paris en 1971, les Boubakeur essayèrent de retourner Benaïssa en lui proposant de travailler à la mosquée.
En septembre 1980, Dalil a vainement essayé de réunir un « Congrès des Musulmans en France ». Cet échec lui a confirmé la mauvaise image de son père dans le milieu associatif des Français
musulmans que Hamza Boubakeur n'a pas convaincu de le soutenir après la suppression des subventions publiques à « l'Institut », dont le caractère fictif a été vérifié par la Commission
Nationale des Français Musulmans constituée par le gouvernement de Raymond Barre. Après l'arrivée du cheikh Abbas en septembre 1982, Dalil a été mêlé à tous les marchandages autour de la
présidence de la Société des Habous qui ne fut cédée en 1987 par la famille Boubakeur qu'en échange d'importants avantages financiers.
Quand le nom de Dalil a été avancé pour remplacer Tedjini Haddam, son père a émis des doutes sur ses capacités, sans doute en souvenir de ses échecs dans l'organisation du congrès de 1980
puis dans les négociations secrètes avec les représentants du cheikh Abbas. Si Hamza ne semble pas avoir été enchanté par une folklorique Bay'a (acte d'allégeance) par laquelle Dalil,
malgré ses lapsus et son inversion du sens de plusieurs versets du Coran, fut coopté en 1992 « cheikh » de la branche française de la confrérie des Ouled Sidi Cheikh, dont la création
semblait destinée à obtenir des indemnisations par Israël d'une partie des habous maghrébins de Jérusalem confisqués en 1948. Le Quai d'Orsay était prêt à soutenir cette demande
d'indemnisation en échange de l'acceptation de la séparation de la mosquée et de l'Institut que cinq ministères étaient prêts à financer. Mais la famille Boubakeur rejeta cette offre d'un
budget annuel de 20 millions, malgré son acceptation par le gouvernement algérien. En 1993, Hamza conseilla la création d'un fantomatique « Institut Ghazali »intimement rattaché à la
Société des habous que les socialistes refusaient de financer, en croyant que le nouveau ministre de l'Intérieur Charles Pasqua allait accepter de verser les 20 millions proposés l'année
précédente à cet établissement. Mais après une trompeuse et surmédiatisée inauguration, Pasqua se contenta d'un arrêté attribuant le monopole du prélèvement de la taxe halal à la mosquée de
Paris. L'estimation du montant de ces recettes à 500 millions par an a attiré à la mosquée une nuée de nouveaux pratiquants qui ont arrêté de boire juste pour pouvoir bénéficier de cette
manne d'une façon ou d'une autre.
Djelloul Seddiki fut recruté dans ce climat d'euphorie pour s'occuper de ce prélèvement. Après avoir enseigné quelque temps en Lybie, Seddiki a adhéré au MDA de Ben Bella où il aurait joué
un rôle trouble en livrant quelques secrets au commandant Meftah. Après plusieurs tentatives infructueuses dans l'import-export, où il rencontra un certain Mahdjoub Bentébria, quitté
l'alcoolisme, il a aidé « bénévolement » Khalil Merroun à la mosquée d'Evry. C'est en compagnie de ce recteur qu'il est venu voir Dalil Boubakeur en compagnie de Mme Benhamza, qui se
souciait semble-t-il de réconcilier, au nom de « la présidence algérienne »(sic), « l'Islam algérien » avec « l'Islam marocain ». Ce souci de la « fraternité » a servi a faire recruter
Seddiki par Dalil, qui découvrit à cette occasion des liens de parenté, jusque-là ignorés, avec la nouvelle recrue ainsi qu'avec sa protectrice.
Quand Seddiki a éprouvé quelques difficultés à rapporter les 500 millions promises à Dalil, l'ambassade a demandé à Mahdjoub Bentébria de lui venir en aide, « fi sabilillah ». Mais ce
singulier bénévole avoua à Djaouida Djazaerli, la tante de Moumen Khalifa qui travaillait encore à mi-temps à la mosquée et fera parler d'elle dans une affaire autrement plus grave, qu'il
était en train d'induire en erreur Seddiki pour lui ravir sa place après son échec ! A la même période l'ambassade mit à la disposition de la mosquée son ancien avocat Chemseddine Hafiz.
Après la perte de plusieurs procès aux Prud'hommes notamment, le nouvel avocat de la mosquée (qui trouvait scandaleux le recours au cabinet de Théo Klein) est entré en conflit avec Dalil,
qui interrogeait Bentébria après le départ de chaque visiteur : « est-ce qu'il veut prendre ma place ? »
Le nom de Hafiz a été cité dans la presse algérienne quand il accompagnait en AlgérieYves Bonnet, le président d'un fantomatique « Institut France-Algérie ». Pour récompenser les services
rendus par le discret avocat au ministère de l'Intérieur pour dissuader Dalil de boycotter l'Istichara et de démissionner de la présidence du CFCM, Nicolas Sarkozy l'a proposé, en 2003,
pour le poste de recteur de la mosquée que Boubakeur était invité à abandonner pour s'occuper du CFCM à plein-temps. Pour compenser l'échec de cette proposition, Hafiz a été nommé président
de « Vivre l'Islam » (l'association productrice de l'émission islamique, que l'on appelle « Vivre de l'Islam. C'est Ahmed Baba-Miské qui a été à l'origine de cette nomination, sans doute à
la demande du ministère de l'Intérieur. Baba-Miské était devenu l'homme fort de l'émission islamique où l'avait introduit en 1992 son ami Raoul Weexsteen, conseiller aux cultes au ministère
de l'Intérieur, qui a préparé la voie à la mainmise totale sur l'émission de la société co-productrice FMP(France-Méditerranée production), dont Baba-Miské était actionnaire et salarié,
tout en percevant un autre salaire de France 2. Quand des membres courageux de « Vivre l'Islam » contestèrent la légalité de la nomination de Hafiz, c'est le ministère de l'Intérieur qui
est intervenu à nouveau dans les affaires de cette émission pour recommander l'ancien collaborateur d'Yves Bonnet au directeur-général de France 2. Hafiz avait d'autant plus besoin de ces
consolations que le plan d'attribution à de ses proches des commerces de la mosquée a été mis en échec par une décision de justice favorable par le titulaire du bail. Ce sont ces crises
internes à la mosquée qui sapent l'autorité du recteur et l'empêchent d'être un représentant de l'Islam en France.